Le Slop n'est pas le problème

Depuis des mois, les grands médias nous bassinent avec la même rengaine : le slop . Qu’est-ce ? Un contenu de pacotille généré par des IA à la chaîne qui serait en train de tuer Internet. Fake news, articles bidon, images truquées… La menace serait existentielle. Pourtant, cette diabolisation systématique de l’IA générative est une hypocrisie de plus dans l’histoire du Net, réseau déjà agonisant. Le vrai responsable, ce n’est pas l’IA. C’est nous. Ou plutôt, c’est le modèle économique pourri qui a transformé le Web en un immense dépotoir publicitaire.
Symptôme d’un cancer bien plus ancien
Oui, le slop existe. Oui, il pollue nos recherches, nos fils d’actualité, nos boîtes mail. Qui n’a jamais atterri sur un site douteux, truffé de pubs clignotantes, proposant un « Top 10 des astuces secrètes pour perdre du ventre » écrit par une IA ? Le phénomène est réel, massif, et en croissance exponentielle. Mais réduire le problème à l’IA, c’est comme accuser la fièvre d’avoir causé la grippe.
La vraie question n’est pas « pourquoi le slop existe-t-il ? », mais « pourquoi le Web est-il devenu un terrain fertile pour le slop ? »
La réponse est simple : l’argent. Depuis plus de 25 ans, le Web fonctionne selon un principe immuable : plus de contenu = plus de clics = plus de pubs = plus de profits. Google a largement contribué à populariser le modèle, les autres l’ont copié. Résultat ? Une course effrénée à la production de contenu, peu importe sa qualité. Les sites « Top 10 », les faux guides d’achat, les articles recyclés à l’infini… Tout ça existait bien avant l’IA. L’IA n’a fait qu’accélérer la cadence et la faciliter à produire ce type de contenu.
Exemples concrets :
- Les fermes à contenu : Des entreprises comme Leaf Group ont bâti leur empire sur des articles écrits à la va-vite par des humains sous-payés, optimisés pour le référencement et bourrés de liens d’affiliation. Aujourd’hui, ces mêmes acteurs utilisent des IA pour produire encore plus, encore moins cher.
- Les « made-for-AdSense » : AdSense c’est le nom du système qui diffuse les publicités chez Google. Des sites entiers sont conçus pour exploiter les failles des algorithmes de Google. Leur seul but ? Générer des revenus publicitaires. Un rapport de NewsGuard en 2023 a identifié plus de 14 000 sites (de l’époque) spécialisés dans ce type de contenu, dont une majorité utilise désormais des outils d’IA.
- Les réseaux sociaux : Facebook, TikTok et consorts récompensent les contenus qui captent l’attention, pas ceux qui informent ! Résultat : des vidéos sensationnalistes, des infos truquées, et des deepfakes deviennent viraux en quelques heures. Meta a lui-même admis que ses algorithmes favorisent les contenus polarisants, car ils génèrent plus d’engagement (et donc plus de pubs).
Soulignons que, comme la production de contenu pour Internet coute cher, la principale astuce (avant l’avènement des IA) pour les plateformes (réseaux sociaux et autres) c’est de laisser les internautes le produire eux même. Ce qui se résume à : tu travailles gratuitement pour moi > je monétise ton travail > tu deviens mon esclave, car je flatte ton orgueil, ta vanité.
L’IA n’a rien inventé
Comme vous venez de le lire, les réseaux sociaux n’ont pas attendu l’IA pour laisser un contenu pourri se rependre. Ils ont même accompagné le mouvement. Il y avait des milliards à ce faire.
Les médias traditionnels s’indignent aujourd’hui du slop, comme s’ils découvraient soudain que le Web est devenu une poubelle. Mais où étaient-ils dans les années 2000, quand Google a imposé son modèle publicitaire ? Où étaient-ils quand les premiers sites de « content farms » (ferme à contenu) ont commencé à inonder les résultats de recherche ?
Ils ont fermé les yeux ! Pourquoi ? Parce que le modèle marchait. Parce que la pub en ligne rapportait des milliards. Parce que personne ne voulait tuer la poule aux œufs d’or.
Aujourd’hui, qui est responsable du pourrissement du Web ?
- Google : Principal bénéficiaire et principal responsable. Son algorithme de référencement a longtemps favorisé la quantité sur la qualité. Même aujourd’hui, des études montrent que 40 % des résultats de recherche sur des requêtes populaires mènent vers des sites de faible qualité.
- Les annonceurs : Ils financent indirectement le slop en achetant des espaces publicitaires sur des sites douteux. Pourquoi ? Parce que c’est moins cher, et que Google ne leur facilite pas la tâche pour vérifier la qualité des supports. Une enquête du Wall Street Journal a révélé que des marques comme Coca-Cola ou Nike ont vu leurs pubs apparaître sur des sites complotistes ou racistes, simplement parce que c’était rentable.
- Les médias « respectables » : Ils ont joué le jeu, eux aussi. BuzzFeed, Vice, et même des titres historiques comme ont massivement recouru aux articles sponsorisés pour survivre.
Citation de Tim Berners-Lee (2018), Inventeur du Web :
« J’ai toujours cru que le Web était une force pour le bien. Mais aujourd’hui, je suis déçu. Nous avons créé un système qui récompense le scandale, la désinformation et la polarisation. Ce n’est pas la technologie qui a échoué. C’est nous. »
Berners-Lee lui-même a reconnu que le Web était devenu « un moteur d’inégalité et de division », loin de l’idéal de partage et de collaboration qu’il avait imaginé.
L’hypocrisie des médias
Ce qui est hilarant, c’est de voir les mêmes médias qui ont participé à la dégénérescence du Web jouer les vierges effarouchées. Ils dénoncent l’IA comme une menace existentielle, mais ils ont fermé les yeux pendant des années sur la marchandisation de l’information. A une époque ils auraient pu sensibiliser sur les dangers du modèle économique qui s’imposait sur le Web. La majorité d’entre eux n’ont rien dit. Etaient-ils éblouis ? Ont-ils eu peur de passer pour des rétrogrades ? N’ont-ils pas compris ce qui se jouait sous leurs yeux ? Quoiqu’il en fût, aujourd’hui, ils réagissent.
Pourquoi ce revirement ?
- La peur de perdre leur audience : Si les internautes se détournent du Web (faute de contenu de qualité), qui restera pour cliquer sur leurs pubs ? Qui paiera leurs abonnements ?
- La concurrence des IA : Les outils comme ChatGPT, Gemini ou Mistral menacent leur modèle, leur droit d’auteur.
- Le syndrome de la vieille garde : Comme à chaque révolution technologique, ceux qui dominent le marché actuel crient au loup. Les taxis contre Uber, les hôtels contre Airbnb… Aujourd’hui, ce sont les médias contre l’IA.
Bref, ils ont tous des intérêts pour se mobiliser.
Le comble ? Certains de ces médias utilisent eux-mêmes des IA pour générer du contenu. Quelques titres bien connus ont été pris la « main dans le sac » en 2023 pour avoir publié des articles écrits par des IA… sans le préciser.
Le Web est mort !
Alors, que faire ? Rien. Ou plutôt, laisser faire.
Le Web tel qu’on le connaît est condamné. Il meurt asphyxié par son propre modèle économique, étouffé sous les couches de pubs, de traçage et de contenu sans valeur. Les tentatives de régulation sont des rustines sur un bateau qui coule.
Et après ?
Peut-être qu’un nouveau réseau émergera, plus décentralisé, plus respectueux des utilisateurs. Peut-être que ce sera pire. Personne ne le sait. Mais une chose est sûre : le Web actuel ne mérite pas d’être sauvé. Il est le produit d’un capitalisme débridé, d’une course effrénée au profit, et d’une hypocrisie généralisée.
Citation de Tim Berners-Lee (2021) :
« Le Web que nous voulions était une plateforme pour la créativité, la collaboration et le savoir. Celui que nous avons obtenu est une machine à cash pour une poignée de géants. »
Tout est dit. Il n’y a plus rien à ajouter.
Alors, laissons le Web mourir. Le slop n’est que l’ultime symptôme d’une agonie annoncée voici plusieurs décennies. Plutôt que de pleurnicher sur la fin d’Internet, préparons-nous à ce qui vient. Même si c’est le chaos.
Conclusion de KOVREM
Arrêtons de faire semblant !
- Aux internautes : Utilisez des bloqueurs de pubs, boycottez les sites pourris, soutenez les créateurs indépendants. Devenez exigeants ! Refusez un système qui est conçu pour vous exploiter.
- Aux geeks : Expérimentez, bâtissez des alternatives. Mais sachez que tant que l’argent sera le seul moteur, rien ne changera vraiment. Oui, c’est utopique, dans ce monde-ci. Mais pas forcement dans celui que vous créerez.
- Aux médias : Arrêtez de jouer les victimes. Vous avez contribué à cette merde. Assumez.
- Aux réseaux sociaux : Non seulement vous faites plus de mal que de bien, mais, en plus, vous êtes des esclavagistes. Vous méritez de disparaître.
Le Web est mort. Vive la suite !
N.B. : Ce que l’on nomme ici « Web », vous appelez ça communément « Internet ». La différence n’est pas si anecdotique, car cela revient à confondre le contenu et le contenant.
Sources et références :
The Markup : Étude sur la qualité des résultats Google (https://themarkup.org) (2024)
Wall Street Journal : Enquête sur les pubs et la désinformation (https://www.wsj.com)
2023)
NewsGuard : Rapport sur les fermes à contenu (https://www.newsguardtech.com) (2023)
Tim Berners-Lee : Interview pour The Guardian (https://www.theguardian.com) (2018, 2021)
Cory Doctorow : "Enshittification" et la mort des plateformes (https://doctorow.medium.com) (2023)