La surveillance de masse en France

Le 26 mai 2026, le Sénat a voté en première lecture le projet de loi RIPOST (Réponses Immédiates aux Phénomènes troublant l’Ordre public, la Sécurité et la Tranquillité). Officiellement, ce texte vise à « renforcer l’arsenal législatif pour accroître les sanctions et dissuader les délinquants ». En réalité, il illustre une tendance bien plus large : l’extension progressive de la surveillance de masse, souvent justifiée par des motifs de sécurité ou de lutte contre les incivilités, mais qui pose une question fondamentale : jusqu’où sommes-nous prêts à accepter que notre vie privée soit sacrifiée sur l’autel d’un confort illusoire ?
Forts de notre expérience de terrain, chez KOVREM, nous savons que ce sujet, souvent relégué aux marges des débats publics, est pourtant au cœur des enjeux numériques contemporains. Car si le numérique a révolutionné nos vies, il a aussi offert aux États et aux entreprises des outils de surveillance sans précédent. Et aujourd’hui, avec des lois comme RIPOST, la France s’engage un peu plus sur la voie d’une société où la tranquillité de quelques-uns prime sur les libertés de tous.
Défendre sa vie privée, pourquoi est-ce si mal compris ?
L’illusion de la sécurité absolue
La phrase « Si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre » est souvent attribuée à Joseph Goebbels, bien qu’aucune preuve historique ne confirme qu’il en soit l’auteur. Pourtant, elle résume à elle seule l’argument le plus couramment utilisé pour justifier la surveillance de masse. Cet argument repose sur une fausse dichotomie : soit vous êtes un citoyen honnête, soit vous êtes un criminel. Or, la réalité est bien plus nuancée.
En effet, la surveillance ne vise pas seulement les criminels. Elle concerne tout le monde, et son but n’est pas seulement de punir, mais aussi de contrôler, influencer, ou même anticiper les comportements. Avec la loi RIPOST, par exemple, le recours aux caméras intelligentes (VSA pour vidéo surveillance algorithmique) est étendu à l’intérieur des bâtiments publics, et non plus seulement à leurs abords ou à la voie publique. Les sénateurs ont même prolongé l’expérimentation de cette technologie jusqu’en 2030, initiée lors des Jeux olympiques de Paris, sans que son bilan ait été clairement évalué. Pire : ces outils, présentés comme des réponses adaptées aux « désordres du quotidien » (rodéos urbains, free parties, consommation de protoxyde d’azote). En vérité ces solutions techniques élargissent les capacités de surveillance bien au-delà des situations initialement visées.
Le syndrome du « grand méchant monde »
Les autorités jouent souvent sur la peur pour faire accepter des textes liberticides. Le projet RIPOST en est un exemple parfait : il s’appuie sur l’idée que la société est en danger, qu’il faut agir vite, et que les libertés individuelles doivent parfois s’effacer devant la sécurité collective. Pourtant, cette rhétorique repose sur une exagération des menaces et une minimisation des risques liés à la surveillance.
Les outils technologiques prévus par RIPOST, lecture automatisée des plaques d’immatriculation (LAPI), dispositifs algorithmiques de détection, constitution de fichiers d’images, usage de drones, ne se limitent pas aux « trouble-fêtes ». Ils créent un maillage de surveillance généralisée, où chaque citoyen peut, à tout moment, être observé, analysé, voire sanctionné, sans même en avoir conscience. Quand on aborde le problème avec vous en clientèle, la phrase attribuée à Joseph Goebbels « Si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre » revient en boucle. Une bien triste référence. Une formule facile qui vous empêche de penser par vous-même. Nous y reviendrons dans la conclusion.
La normalisation de l’intrusion ?
Entreprise de services informatiques, KOVREM ne peut pas faire l’impasse sur le fait que le numérique a banalisé l’idée que tout peut être traçable. Les géants de la Tech, les réseaux sociaux, les objets connectés… Tous collectent nos données, souvent avec notre consentement implicite. Résultat : soit nous sommes résignés, soit nous avons intériorisé l’idée que la vie privée est un luxe, voire un obstacle au progrès. Pourtant, la vie privée n’est pas un privilège. C’est un droit fondamental, garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme (article 12) et par le RGPD en Europe.
Quand la surveillance devient un outil de pouvoir
Pour les individus : la fin de l’autonomie
Dans le monde numérique, nos choix, nos déplacements, nos opinions, nos émotions sont traçables. Cette surveillance devient globale. Imaginez :
Un algorithme qui décide de votre solvabilité en fonction de vos habitudes de consommation.
Une assurance qui ajuste vos primes en analysant vos données de santé, collectées sans votre consentement explicite.
Un employeur qui accède à votre historique en ligne pour évaluer votre « fiabilité ».
Ces scénarios ne sont pas de la science-fiction. Ils sont déjà en partie une réalité, et des textes comme RIPOST apporte un vernis de respectabilité à cette démarche de surveillance de masse.
La surveillance ne se limite pas à nos actions ou à nos déplacements. Elle s’étend même à nos émotions, un domaine que l’on aurait pu croire intouchable.
Quand vous appelez certains services clients, il y a une analyse en temps réel de votre discours par une intelligence artificielle. Elle donne votre état émotionnel à l’opérateur. Cela lui permet de savoir jusqu’où il peut aller pour vous aider ou vous vendre un produit. Autre exemple, des expérimentations ont été faites dans les transports en commun (à Nice en 2019). Des caméras étaient capables de lire les émotions sur les visages des usagers. Suites au tapage médiatique, l’expérience a pris fin. Rassurez-vous, cela pourrait revenir demain dans nos rues grâce à la VSA.
Pour la société : une démocratie sous surveillance
Une société où tout est traçable est une société où l’opposition devient risquée. Quand chaque mot, chaque geste peut être enregistré et utilisé contre vous le moment venu (le numérique n’oublie rien...), la liberté d’expression s’étiole. Le philosophe Michel Foucault l’avait bien compris : le simple fait de savoir qu’on peut être surveillé modifie nos comportements. C’est ce qu’on appelle l’effet panoptique, une prison où les détenus s’autodisciplinent, par peur d’être observés. Sommes-nous dans une prison à ciel ouvert ?
Avec RIPOST, la France s’engage sur cette voie. Les caméras algorithmiques, les drones, les fichiers centralisés… Tous ces outils renforcent le pouvoir de l’État et des entreprises, au détriment des citoyens. Et le pire ? Nous acceptons cela sans sourciller, par peur, par habitude, ou par ignorance. Par résignation, souvent. Pourtant, le politique est au service du peuple. C’est nous qui lui donnons un mandat de représentation. Il ne faudrait pas l’oublier.
Pourquoi si peu de gens s’en soucient ?
Le sujet est complexe. Se préoccuper de la vie privée nécessite des connaissances juridiques, informatiques et un certain sens de l’organisation. Nous avons tous des vies intenses et le temps manque… un peu, beaucoup. Quand ce n’est pas le temps, c’est l’information. Connaissiez-vous avant de lire cet article l’existence de la loi RIPOST ou de la VSA ? Probablement pas. Ensuite, c’est un problème humain. Il faut que cela vous touche. Beaucoup de citoyens ont une confidence aveugle dans nos institutions. Comme si elles étaient parfaites, toujours gérées correctement et œuvrant toujours pour le bien du peuple. En théorie, oui. Dans les faits, sans contrôle, cela peut vite devenir le chaos. Et qui contrôle ? Vous ! Et faute de temps, de moyens, d’informations, de motivations… Vous ne pouvez pas le faire ou alors difficilement. Bref, on tourne en rond. Cette situation n’est pas sans intérêt pour certains... Les politiques (qui ont les coudées franches) et leurs amis fournisseurs de solutions techniques, mais pas que...
Le confort des petits bourgeois
Il y a une réalité crue : certaines couches de la société bénéficient de cette surveillance. Pour elles, le statu quo est confortable. Elles n’ont pas à craindre les contrôles au faciès, les fichages abusifs, ou les discriminations algorithmiques. Au contraire, elles y voient une protection contre les « indésirables », « les parasites », ces marginaux, ces pauvres, ces étrangers, ces jeunes, bref ces « dangers » qu’il faut tenir à distance et qui sont tout juste bons à être alors éduqués à coups de LBD ou de sanctions disciplinaires dispensées par les forces de l’ordre sans passer devant un juge. Des juges de plus en plus montrés du doigt par ces mêmes couches de la société. Ces magistrats représentent un frein à leurs affaires ou une entrave à leur bien-être.
Pour KOVREM, cette vision est court-termiste et égoïste. Car la surveillance, une fois en place, ne se limite pas à ceux qu’elle vise initialement. Elle s’étend, se banalise, et finit par toucher tout le monde, oui, même ceux soit disant au-dessous de tout soupçon. Et quand elle le fait, il est souvent trop tard pour revenir en arrière.
L’autorité au service de qui ?
Derrière ces lois, ces solutions techniques et numériques, il y a des intérêts économiques et politiques. Soulignons (KOVREM oblige) que les les géants du numérique, comme Google, Microsoft, Palentir, Meta, Oracle, IBM… ne sont pas de simples spectateurs. Ils collaborent très souvent avec les États pour développer des outils de surveillance toujours plus intrusifs, le tout grâce à nos données ! Un marché juteux : la vente de solutions de surveillance, de logiciels d’analyse prédictive, de caméras intelligentes… La peur est une manne. Et les États, eux, y voient un moyen de renforcer leur contrôle sur la population, sous couvert de sécurité. D’une pierre deux coups. C’est merveilleux. Et en plus cela caresse dans le sens du poil les bons électeurs (les autres sont négligeables, ils ne vote pas ou si peux). Vous en reprendrez bien un louche en 2027 ? Non ?
Le problème ? L’autorité n’est pas toujours bienveillante. Elle peut changer, être corrompue, ou simplement servir des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Quand on délègue sa légitimité à une autorité, qu’elle soit étatique ou privée, on prend le risque de perdre le contrôle sur sa propre vie.
C’est bien là l’ironie de cette histoire. Les promoteurs de ces textes de lois et solutions technologiques liberticides finiront tôt ou tard par être broyés par le système qu’ils ont contribué à mettre en place. Ce n’est qu’une question de temps et de priorité. Vous doutez ? Vous avez raison. Pourtant, les exemples ne manquent pas.
Imaginez un instant que la France se dote d’un gouvernement autoritaire. Vous pensez sérieusement qu’il n’utilisera pas tout l’arsenal législatif et technologique pour traquer les opposants ? Vous doutez encore. Vous avez toujours raison. Regardez ce qui se passe dans les bonnes républiques illibérales. Au hasard, Singapour.
Que faire ?
À l’échelle individuelle : reprendre le contrôle
Protéger ses données : utiliser des outils respectueux de la vie privée (messageries chiffrées comme Matrix/Element, moteurs de recherche comme DuckDuckGo, VPN, Bannir Google et Microsoft pour ses mails).
Exiger la transparence : demander pourquoi une caméra est installée, qui y a accès, et comment les données sont utilisées. Que ce soit dans une commune (c’est le maire qui s’en occupe) ou une entreprise (c’est votre patron le responsable). Demandez l’accès à vos images, c’est gratuit et légal !
S’informer et informer : partager des articles, des documentaires, des rapports (comme ceux de la CNIL ou de l’ONU) sur les risques de la surveillance de masse.
Ne pas voter sans lire le programme des élus : se rendre les réunions et poser des questions, demander des engagements.
Prendre conscience du poids de son vote : que vous soyez contre la surveillance de masse ou indifférent, voter en conscience. Chaque vote compte et, le moment venu, assumez !
À l’échelle collective : résister à la normalisation
Soutenir les associations qui luttent pour les libertés numériques (La Quadrature du Net, EFF, Amnesty International...).
Voter pour des représentants qui prennent ces enjeux au sérieux.
Refuser la fatalité : non, la surveillance de masse n’est pas une fatalité. Des victoires existent : le RGPD en Europe, les interdictions de la reconnaissance faciale dans certaines villes… En 2020, la mobilisation citoyenne a permis à la ville de San Francisco d’interdire la reconnaissance faciale. Preuve que la résistance paie.
Mobilisez-vous ! : vous êtes contre la surveillance de masse, contre la VSA, dites-le. Rassemblez-vous. Organisez des manifestions, interpelez les élus sur ces sujets. Toujours de manière structurée et surtout sans violence. Car au moindre écart de comportement, c’est fini. Vous êtes dans le collimateur et le pouvoir n’attend que cela pour vous tirer de dessus à coups de LBD (ou pire).
Conclusion de KOVREM
La psychologie nous enseigne qu’un individu devient réellement indépendant, lorsqu’il comprend qu’il peut dire non. Imposer des limites, avoir une intimité.
Accepter la surveillance de masse, c’est renoncer à son indépendance. C’est déléguer sa liberté à une autorité. Qu’il soit étatique ou privé, ce pouvoir aura le droit de décider ce qui est acceptable ou non dans notre vie. C’est renoncer à une partie de votre autonomie, en espérant que cette autorité sera toujours bienveillante, toujours juste, toujours à notre service.
Mais l’histoire nous montre que les pouvoirs changent, et les intérêts divergents. Ce qui est acceptable aujourd’hui peut devenir oppressif demain. Et quand on a cédé sa légitimité, il est bien difficile de la reprendre. L’histoire nous rappelle aussi que ceux qui se pensaient à l’abri se retrouvent soudainement sur le banc des accusés. Pourquoi ? Parce que l’élite l’a décidé. Parce qu’il faut d’autres boucs émissaires. Parce que vous êtes devenu dérangeant ou pas assez productif...
En France, la loi RIPOST en est un exemple. Présentée comme une réponse aux incivilités, elle étend en réalité les capacités de surveillance de l’État, sans garantie que ces outils ne seront pas détournés un jour. La vraie question n’est pas : « Avons-nous quelque chose à cacher ? » Mais bien : « Voulons-nous vivre dans une société où tout est traçable, où tout est contrôlable, où tout est sanctionnable automatiquement sans juge ? »
La réponse dépend de nous. Et le premier pas, c’est d’en parler. Car si personne ne soulève la question, elle n’existera pas. Et si elle n’existe pas, nous aurons déjà perdu. KOVREM a fait sa part, avec cet article.
La phrase « Si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre » est la meilleure alliée des promoteurs d’une surveillance globalisée (étatique et/ou privée). Elle stoppe net le débat en vous demandant de choisir votre camp. Si vous êtes contre la sécurité que vous offre à grands coups de boutoir l’autorité, alors, vous n’êtes pas sans reproche. Vous êtes suspect. Personne n’ayant envie d’être suspect, malgré vos doutes légitimes, vous vous empressez de hocher la tête et de rejoindre le rang. Persuadé que l’autorité ne vous veut aucun mal, qu’elle agit pour le bien de tous. Mais qui est derrière l’autorité en question ? Et quels sont les intérêts de ces personnes ou de ces entreprises ?