La lutte contre le piratage menace nos libertés

Depuis plusieurs années, le groupe Canal+ mène une guerre sans relâche contre la diffusion illégale de ses contenus. L’objectif est légitime : protéger les droits d’auteur et les revenus d’un secteur audiovisuel fragilisé par le piratage. Pourtant, les méthodes employées par la chaîne cryptée, sous l’impulsion de son propriétaire Vincent Bolloré, soulèvent des questions bien plus larges que la simple défense des intérêts économiques. En s’attaquant aux infrastructures mêmes d’Internet, comme les DNS et les VPN, Canal+ ne se contente pas de traquer les flux illicites. Il crée des précédents juridiques dangereux, qui pourraient demain servir à censurer bien autre chose que des matchs de football piratés. Une dérive qui, sous couvert de légalité, menace les fondements d’un Internet libre et ouvert. KOVREM vous livre sa réflexion.
Une stratégie judiciaire agressive et ciblée
Canal+ a obtenu gain de cause à plusieurs reprises devant la justice française, notamment avec une décision historique le 27 mars 2026, lorsque la Cour d’appel de Paris a validé le blocage des services de streaming et d’IPTV illicites via les fournisseurs de DNS alternatifs, comme Google, Cloudflare ou Cisco. Jusqu’ici, les blocages concernaient surtout les fournisseurs d’accès à Internet (FAI). Mais les utilisateurs contournaient facilement ces restrictions en modifiant leurs paramètres DNS ou en utilisant des VPN. La chaîne a donc élargi sa cible : en obligeant ces intermédiaires techniques à bloquer l’accès aux contenus illégaux, elle ferme une faille majeure dans son dispositif anti-piratage. La méthode est efficace, car les DNS agissent comme des annuaires d’Internet, traduisant les noms de domaine en adresses IP. Sans eux, impossible d’accéder à un site. Quant aux VPN, ils permettent de masquer son adresse IP et de contourner les restrictions géographiques ou les censures. En les ciblant, Canal+ frappe là où ça fait mal : au cœur du fonctionnement même du réseau.
Cette approche fonctionne si bien parce qu’elle s’attaque à des maillons essentiels de la chaîne de connexion. Les DNS et les VPN ne sont pas des outils réservés aux pirates : ils sont utilisés par des millions d’internautes pour protéger leur vie privée, accéder à des contenus légitimes dans des pays où ils sont censurés, ou simplement sécuriser leurs communications. En les transformant en auxiliaires de justice, Canal+, et demain d’autres acteurs, dispose d’un levier puissant pour contrôler ce qui est accessible ou non en ligne. Une fois la porte ouverte, rien n’empêchera son utilisation à d’autres fins.
Un brutalisme judiciaire aux conséquences imprévisibles
Le problème n’est pas tant la lutte contre le piratage que la normalisation d’un outil de contrôle massif. Aujourd’hui, ce sont des sites de streaming illégaux qui sont visés. Demain, ce pourraient être des médias indépendants, des lanceurs d’alerte, ou des plateformes critiques envers le pouvoir. La jurisprudence créée par Canal+ offre une arme redoutable à quiconque voudra faire taire une voix gênante. Pire : elle légitime l’idée qu’Internet doit être « domestiqué », soumis à des règles qui, sous prétexte de protéger les droits, pourraient étouffer la liberté d’expression. Une fois que le principe du blocage via les DNS ou les VPN est admis, qui décidera de ce qui est légitime ou non ? Les garde-fous juridiques existent, mais l’histoire montre que les outils de censure, une fois en place, sont rarement utilisés avec modération.
Vincent Bolloré, un acteur engagé…
Derrière cette stratégie, se trouve Vincent Bolloré, dont l’engagement politique est désormais connu de tous. Le milliardaire a publiquement soutenu des figures et des causes qui divisent, et ses médias, Canal+ en tête, ont souvent été accusés de partialité. Quand un acteur aussi influent utilise son poids juridique et économique pour façonner les règles d’Internet, la question se pose : jusqu’où ira-t-il ? Ses déclarations passées, comme son soutien affiché à certains courants politiques (extrême droite, nationalisme et ultra conservateur), rappellent que les médias ne sont jamais neutres, surtout quand ils appartiennent à un homme qui n’a jamais caché ses convictions. En restant client de Canal+, les téléspectateurs financent indirectement une méthode qui, à terme, pourrait se retourner contre eux. Soutenir la chaîne, c’est aussi valider une logique où la lutte contre le piratage justifie tous les moyens, y compris ceux qui menacent, à terme, nos libertés.
Un choix de société
La question dépasse largement le cadre du piratage. Elle interroge le mode de gestion d’Internet que nous voulons : un réseau ouvert, où chacun peut accéder à l’information sans filtre, ou un espace contrôlé, où quelques acteurs privés ou étatiques décident de ce qui est visible ou invisible ? Canal+ a le droit de défendre ses intérêts. Mais en utilisant des méthodes qui fragilisent les piliers de la neutralité du net, le groupe et son propriétaire prennent le risque de transformer une lutte légitime en une menace pour la démocratie. À nous, citoyens et consommateurs, de mesurer le prix de notre soutien. Car en validant cette approche, nous pourrions bien payer bien plus cher que l’abonnement à une chaîne de télévision.